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Confrérie des 650

Ce document présente par une suite de questions-réponses l'analyse faite par Philippe PETIT, précédent président de la Confrérie, de la situation du marché du cycle à la fin des années 90. C'est cette réflexion qui a sous-tendue la stratégie de la Confrérie, et notamment le lancement des séries de jantes, pneus et de randonneuses.

Question n° 1 : la Confrérie des 650 affirme aujourd’hui une vision tout à fait particulière sur le marché du cycle. Celle-ci s’oppose diamétralement aux croyances et aux discours ambiants. Sur quoi base-t-elle cette opinion ?

Le premier problème rencontré dans notre démarche c’est la confrontation à une vision enracinée dans les années 70 de l’univers commercial français du vélo, alors que la société a basculé dans un autre monde, mondialisé et illustré par l’avènement d’internet. Ce qui frappe quand on observe le marché du vélo aujourd’hui c’est d’être confronté aux mêmes mutations que celles qui ont touché les secteurs de la photo du cinéma du disque ou des libraires : quasi disparition de tous les points de vente traditionnels au cœur des villes et villages, recentrage avec uniformisation de l’offre sur les grandes surfaces et les chaînes en périphérie, maintien de quelques survivants de taille modeste, au prix d’une mutation complète de leur positionnement et de leur métier.

Du fait de son engagement technique, la Confrérie a dû rapidement intégrer la violence de cette mutation, mutation dont nous avons systématiquement rendu compte sans toujours être bien compris. Cette incompréhension avec le recul me paraît logique, la motivation première du cyclo se situant évidemment bien loin de ces questions d’organisation commerciale.

Question n° 2 : comment ce travail de recherche a-t-il été conduit ?

Le plus basiquement possible, le plus prosaiquement possible et le plus opérationnellement possible. J’ai commencé en 1999 par visiter une cinquantaine de vélocistes de tous styles, je cherchais des jantes et des pneus 650 B (nous ne trouvions plus de jantes 650 B à l’époque). J’ai écouté et noté leurs dires, leurs réactions, leurs limites. J’ai ensuite tout repris à zéro, pas à pas, à la japonaise, le plus besogneusement possible. Comment fabrique-t-on une jante ? Comment fabrique-t-on un pneu ? Tous les fabricants avaient-ils été contactés ? Quels sont les quantitatifs minimaux pour rendre viable une série de jantes, une série de pneus ? Comment distribue-t-on les composants cycles en France ? Quel est le rôle des grossistes, quels sont leurs rapports avec les industriels, et comment voient-ils leur rôle à cinq ans ? Quel est le socle de valeurs ? Peut-on développer des stratégies gagnant-gagnant en respectant les trois types d’identités (industrie, commerce, association) ? En résumé, être le plus professionnel possible, le plus modeste possible, mais se faire respecter sans jamais oublier de rester associatif...

Question n°3 : quelle conclusion, fruit à la fois de votre qualification professionnelle et de votre investissement de bénévole sur le terrain, tirez-vous de cette longue recherche ?

Nous avons démontré que ce qui était réputé impossible et infaisable, était faisable, viable, et pérenne dans le temps, et que le professionalisme était plutôt, dans le cadre de nôtre combat, du côté de notre association. Nous avons démontré que notre combat était clairement créateur de richesse et d’emplois. Nous avons démontré qu’il n’était pas nécessaire d’avoir des moyens importants pour réussir l’infaisable, contrairement à tout ce que nous entendons et voyons. Ce qui compte, c’est la mobilisation des énergies humaines, avec une structuration claire, hiérachisée, négociée et démocratique des objectifs à atteindre.

Nous n’avons rien fait d’autre que d’essayer de structurer avec nos moyens dérisoires un secteur atteint de plein fouet par la mondialisation autant techniquement que culturellement; des démarches similaires réussies ont été développées depuis 25 ans par l’Etat pour protéger le cinéma français (seul cinéma européen encore en vie) ; des démarches similaires ont permis le développement d’une industrie très performante du nautisme en France alors que cette industrie très consommatrice de main d’œuvre était elle aussi un temps menacée et en perdition…

La randonneuse a du sens, au moins dans l’immédiat dans une vision mondialisée de niche : les pièces de freins viennent des États-Unis, certaines pièces spécifiques du Japon, les jantes et pneus produits en France sont exportés aux États-Unis... Quasiment aucun des acteurs n’a su jusque là raisonner ainsi, et en tirer toutes les conclusions qui s’imposent.

Question n°4 : à la lumière de cette solide expérience comment analysez-vous le comportement des différents acteurs du milieu : industriels, accessoiristes, vélocistes, cyclos ?

Lorsqu’on essaie de comprendre ce qui s’est passé sur 40 ans (1965-2005), on est surtout frappé par la cécité de l’ensemble des acteurs français (industriels, accessoiristes, vélocistes, cyclos) face aux évolutions futures. Le vélo français a perdu la guerre de la mondialisation aux États-Unis entre 1972 et 1975, alors que souvent cette période est considérée comme le début de l’apogée de l’industrie française du cycle. L’inadaptation à un marché mondialisé et à des règles du jeu qui ont changé, la totale incapacité culturelle à se remettre en cause, à reconstruire ses fondamentaux tout en restant pleinement soi, l’incapacité à suivre les mouvements de la société expliquent le total effondrement de la culture française du cycle. A l’inverse, l’intelligence prospective et stratégique du petit accessoiriste japonais Shimano du début des années 1970 explique son extraordinaire réussite financière et économique. Il a la même position dominante sur le marché mondialisé du vélo (65% du marché mondial) que Microsoft en informatique !.

Les comportements observés en France en 2007 sont pour l’instant structurellement les mêmes que ceux qui ont conduit depuis quarante ans à l’effondrement de l’industrie du cycle et de la culture française du vélo (comme outil de mobilité, ou comme moyen de faire du tourisme...).

Question n°5 : pourriez-vous en quelques mots cerner et démontrer l’énorme décalage qui existe entre l’attente du cyclo moyen, posée sur des bases depuis longtemps caduques loin des impératifs techniques et économiques de notre temps, le discours de la quasi totalité des vélocistes et la réalité ?

L’ensemble du secteur, les grands industriels (Peugeot, Gitane...) en premier et la Fédération des Industries du Cycle évidemment, a toujours refusé la structuration et la professionnalisation des ouvriers, des détaillants, des grossistes... Le secteur dans sa manière de se projeter a intégré pleinement, à partir des années 1955-1960, l’idéologie du tout automobile et la défaite en rase campagne et le non-repositionnement de la bicyclette dans la société française. Il n’en est pas de même pour les pays d’Europe du Nord. De ce fait, jamais le secteur français du cycle n’a réfléchi à structurer son marché, former dans la durée la clientèle, développer des stratégies de différenciation des produits par rapport aux importations asiatiques, accepter de voir le monde tel qu’il est et inventer de nouveaux modes de faire, etc... Il n’est pas étonnant que le marché français du cycle soit aujourd’hui à ce point dominé par la grande distribution et les produits très bas de gamme, et à ce point destructuré, si on le compare aux autres marchés d’Europe du Nord. En France, les bons commerçants ayant un vrai professionnalisme sont extrêmement rares, ce qui n’est pas le cas en Belgique, en Suisse, en Allemagne... Le décalage décrit correspond à quarante ans de mauvais choix, d’aveuglement culturel et d’effondrements économiques successifs et dramatiques (400 petites et moyennes entreprises ont disparu en trente ans…).

Question n°6 : c’est dans ce contexte que votre association a lancé, au-delà de son « Opération Chiche ? »,un véritable programme de promotion et de fabrication de la randonneuse en 650  et des pièces spécifiques dont elle a besoin. Quel est l'argumentaire qui présida à ce choix unique dans le monde associatif cyclo-touriste ?

Travaillant avec beaucoup de secteurs de l’industrie depuis une petite dizaine d’années, la thématique de la réorganisation industrielle en ateliers ou unités de production capables d’être beaucoup plus flexibles et de répondre rapidement à une multitude de commandes composées essentiellement de petites séries était fortement à l’ordre du jour en 1998-1999; la période de la rationalisation des ateliers de fabrication ne produisant que de très grandes séries (les années 1970-1980) était dépassée. Ce qui n’empêchait pas l’ensemble des acteurs du cycle de me tenir un discours uniquement et exclusivement pro-grandes séries. Il a fallu à la fois batailler durement et être persuasif.

L’autre point a été de reprendre à zéro l’analyse de l’état des lieux de la distribution des pièces cycles en France et du réseau de revendeurs et d’essayer de comprendre pourquoi l’ensemble des initiatives de la FFCT sur la question du vélo fédéral au cours des années 1970 et 1980 n’avaient jamais fonctionné.

A partir de ces deux points clefs, l’association pouvait essayer de repenser un dispositif extrêmement modeste mais viable qu’aucun détaillant (les détaillants ont une connaissance pour le moins restreinte et étriquée de la manière dont fonctionne leur secteur) n’était à même de concevoir.

Question n° 7 : si quelques deux cents randonneuses « Confrérie des 650 » ont été vendues ce qui, compte tenu de la relative petite taille de votre association représente indéniablement un succès, quels sont, à votre sens, les freins qui entravent un plus grand développement des ventes de randonneuses en général ?

Aujourd’hui, en 2007, le problème-clef, c’est la pression sociale et l’isolement qui s’exercent sur les cyclo-touristes « traditionnels » (ils sont perçus comme tels) roulant encore avec des randonneuses, qu’elles soient neuves ou anciennes. L’autre problème, c’est la perte quasi définitive de toute la culture technique liée à la randonneuse ; et la négation de l’intelligence et de la modernité du concept, de l’extrême polyvalence et « hybridation » que représente le type « randonneuse ». La quasi disparition des artisans français sachant encore construire des cadres « cyclos », et les départs massifs en retraite de la génération du baby-boom que l’on observe en Europe, n’arrangent rien. Le savoir-faire indispensable pour construire un cadre de randonneuse et les porte-bagages qui vont avec ne survit plus que dans quelques rares ateliers qui de toute façon n’arrivent pas à vivre uniquement avec le produit randonneuse et ses annexes... On est bien face à une disparition quasi définitive d’un concept, d’un produit et d’une culture... Il suffit d’avoir passé une après-midi avec le jeune, sympathique, et brillant chef de produit cycles (concepteur de la gamme) de Cannondale Europe pour être convaincu de l’absence totale de mémoire et du risque extrême d’extinction de cette culture centenaire.

Question n° 8 : vous même et le millier de membres de la Confrérie êtes évidemment très attachés à cette roue de 650 B. Quelles en sont les raisons et en quoi ce diamètre intermédiaire retrouve-t-il dans le marasme actuel, toute sa fraîcheur ?

D’abord, parce qu’il fait des bicyclettes qui fonctionnent remarquablement bien par rapport à nos attentes et notre usage, et qui donnent les sensations que l’on attend d’une vraie bicyclette de tourisme. C’est d’abord un point de vue d’usager et de grand praticien. Une randonneuse équipée en 650 B demeure aujourd’hui un outil universel de part le compromis qu’il offre entre les trois qualités principales que l’on demande à une machine de ce type: un grand confort, une réelle solidité et un bon rendement.

Les raisons de la quasi-disparition du 650 B sont bien connues et classiques: c’est d’abord l’effondrement de l’industrie française du cycle qui explique la raréfaction du 650 B, et ensuite le fait qu’à partir des années 1955 l’industrie française fait un choix marketing assumé en choisissant le 700 C format de la course et du Tour de France comme porte étendard de la performance sportive et commerciale des produits de l’industrie française du cycle…

Le fait que le 650 B soit devenu un diamètre intermédiaire avec l’invention du VTC explique son reflux, mais peut aussi expliquer son renouveau notamment aux États-Unis (une roue polyvalente et performante, ni trop grande, ni trop petite... : les analyses de notre ami Jan Heine).

La vraie performance par rapport à une utilisation élargie et multi-usages, le respect des attentes du consommateur, la reconnaissance de la qualité et du style des produits de tradition, tout cela ne rentrait pas dans les matrices de décision de l’industrie du cycle de l’époque, et ne rentre toujours pas -sauf exceptions très-très rares- chez les acteurs actuels de la distribution du cycle en France.

Question n°9 : les vecteurs de communication de la « Confrérie des 650 » (revue, site internet, dépliants et dossiers d’information) affirment nettement que son projet s’articule autour de deux points ; le volet technique et le volet éthique. Sur ce second point, en quoi l’investissement de l’association a-t-il tout son sens ?

C’est l’outil qui fait le comportement. Nous l’avons affirmé comme hypothèse de base et comme postulat dès 1998-1999. C’est plus que jamais d’actualité d’aujourd’hui. Je ne pense pas que nous nous sommes trompés. Nous l’avons même peut-être pas suffisamment affirmé.

Le marché de la bicyclette de course est structuré par des dépenses marketing et de communication importantes qui ont pour objet d’encadrer mentalement et de générer un volume de dépenses par an et par cyclosportif considérable... La cible de ces démarches, c’est un nombre de 30.000 cyclosportifs, pas plus, mais qui consacrent des budgets très conséquents chaque année pour essayer de vivre de nouveau les sensations de la course et de la compétition (alors que leur âge oscille entre 40 et 60 ans...). L’animation de ce marché (chaque année nécessite de lancer un grand nombre de fausses nouveautés et de pseudos progrès pour faire vivre ce marché) est complètement déconnectée de la réalité de la production, de la mondialisation effective de l’industrie du cycle et de l’innovation technologique...

La grandeur du produit randonneuse, c’est non seulement l’intelligence de son concept mais également le fait qu’il renvoie à l’essence de la culture française des loisirs, c’est-à-dire à une vision humaniste de l’homme dans son environnement, de la vie en société et des rapports aux autres.

Question n°10 : quelles sont les bases sur lesquelles se positionne aujourd’hui la Confrérie des 650 ? En d’autres termes où se situe-t-elle sur l’échiquier de la société ?

La conviction qu’une association militante, portant des valeurs humanistes bien structurée et organisée, pouvait s’inspirer du nouveau rôle, de la posture et des méthodologies inventées et développées depuis 25 ans par de nombreuses associations agissant sur les questions d’environnement, pour commencer à changer le cours des choses... Qu’il s’agisse d’associations ayant donné du temps et de l’énergie pour rendre viable et professionnelle la notion de commerce équitable, qu’il s’agisse du rôle prédominant des associations dans l’invention et la prise en charge de nouveaux modes de gestion d’espaces naturels sensibles à protéger et à reconquérir, qu’il s’agisse plus simplement de la question du tri des déchets ménagers, notion inventée, mise au point et aujourd’hui généralisée grâce au travail opérationnel de nombreuses associations depuis 15 ans.

La conviction qu’il existe des voies mixtes entre le tout marchand d’une part et le tout associatif d’autre part : qu’il est nécessaire, dans la situation dramatique où se trouve aujourd’hui la tradition fertile du vélo de promenade, de randonnée et de voyage et la pratique qui va avec, d’utiliser toutes les nouvelles méthodologies à notre disposition pour tenter de maintenir vivante cette riche tradition et faire en sorte qu’elle réponde pleinement à nos aspirations d’aujourd’hui et de demain.

Question n°11 : les résultats obtenus au plan technique sont d’ores et déjà exceptionnels, quel devra être l’avenir de la Confrérie ?

Nous n’imaginions pas en 1998-1999 à quel point notre activité était déjà à l’agonie, sans énergie vive et ressource renouvelée. Notre analyse était à l’époque sans concession, mais nous pensions que la réintroduction des éléments techniques manquants ferait office de moteur d’entraînement et permettrait de réamorcer très modestement mais de réamorcer néanmoins l’intérêt pour l’activité de promenade, de randonnée, et de voyage à bicyclette à la française («tourisme à bicyclette»).Il n’en est rien ! L’avenir de la Confrérie est donc de poursuivre autant qu’elle le pourra ses combats techniques et éthiques. Notre conviction aujourd’hui demeure que le combat technique restera difficile et qu’il nous faudra continuer d’inventer les méthodes et les outils nouveaux, de manière à tenter de maintenir la flamme allumée… Le combat mutualisé tel que le mène la Confrérie ayant plus que jamais du sens, vu l’actualité et la modernité des valeurs et du patrimoine de l’association face à notre toute jeune société du XXIème siècle…



Publié par la Confrérie des 650 /// 57, avenue de Montpellier 34270 CLARET - FRANCE