Parler de photographie argentique sur un site de cyclotourisme ? Bien des raisons peuvent expliquer ce choix : la proximité entre le voyage et la photographie (de Maxime du Camp à Raymond Depardon, en passant par Nicolas Bouvier, et tant d'autres ...), la proximité philosophique entre cyclotourisme et photo (deux façons de regarder le monde).
Mais je voudrais plutôt montrer le parallélisme qui existe entre le cyclotourisme sur une randonneuse 650 B et l'utilisation d'un boitier pour photographier en noir et blanc argentique. Proximité qui est pleine d'enseignements.
Cette exclamation fleurissait dans la bouche de tous les experts auto-proclamés de l'évolution de la photographie il y a quelques années, au moment ou débutait la montée en puissance du numérique. Le raisonnement était imparable : le numérique était la nouvelle poule aux œufs d'or, les fabricants ne proposaient plus de publicité que dans ce secteur qui promettait de substantiels bénéfices, les magazines photo dont les plus grosses ventes se font sur la présentation du matériel nouveau ne parlaient que de ça, les "nouveaux convertis" qui venaient de craquer quelques gros billets sur leur nouveau matériel s'empressaient de se convaincre qu'ils représentaient l'avant-garde éclairée de la photographie...
Les producteurs traditionnels (Kodak, Ilford, Agfa) sentaient passer le vent du boulet et se réorganisaient à marche forcée, ce qui accentuait l'impression de délabrement du secteur. Le commerce de détail suivait le mouvement et se réorganisait selon cette nouvelle donne. Il devenait de plus en plus difficile de trouver des consommables (films, révélateurs) chez les photographes de quartier, ce qui accentuait encore l'ambiance crépusculaire.
Pourtant, maintenant que la poussière est un peu retombée, il est possible de voir se dessiner un paysage un peu plus favorable à la photo argentique (je parle surtout du noir et blanc). Au risque de paraître jouer systématiquement le paradoxe, je n'hésite pas à affirmer que l'amateur de négatifs monochromes n'a jamais eu un tel choix et avec autant de qualité offerte. Je constate simplement que l'achat par correspondance m'apporte des possibilités que je n'avais pas quelques années en arrière.
Les nouvelles gammes (grains Delta, en "T"...) des grands manufacturiers n'ont pas supprimé les anciennes émulsions, et "ancien" ne signifie nullement de basse qualité. C'est ainsi que le photographe peut aujourd'hui choisir entre la netteté des Ilford Delta ou Fuji Acros, le punch légendaire de la Tri-X ou la subtilité classique d'une Pan-F. Et des manufacturiers autrefois inconnus en Europe de l'Ouest (Orwo, Foma) ou même carrément nouveaux (Maco, Spur) arrivent sur le marché dans l'espoir de se tailler une part du gateau. Et c'est le même phénomène pour les produits chimiques. La seule contrainte, modeste, c'est d'être un peu plus prévoyant, et de veiller à s'assurer d'un approvisionnement régulier. Prendre le temps de se renseigner, choisir une filière d'approvisionnement, prévoir un peu en avance... et accepter de se retrouver dans une catégorie minoritaire, à l'écart du grand courant "pseudo-moderniste".
Cette description vous fait penser à la situation du cyclotourisme ? Et celle du 650 B en particulier ? Ce n'est pas un hasard, le cyclisme a connu dans l'organisation de son marché le même remue-ménage dès la fin du siècle précédent.
Je commence ce chapitre par un barbarisme directement inspiré de la démarche "slow food" qui prône de s'investir dans une activité qui semble simple (s'occuper un peu plus de ce qu'il y a dans notre assiette) pour améliorer durablement et en profondeur sa vie. L'idée de ralentir (sa vie, sa consommation, ses loisirs) pour mieux profiter se répand de plus en plus, et si le cyclotourisme 650 B est une forme épicurienne du voyage, la photographie argentique est également une bonne façon de mieux apprécier les choses, à condition de jouer le jeu de la "transparence technique".
Les technophiles de la photographie sont passés au numérique dont les derniers matériels permettent de se laisser aller sans mesure au discours technico-commercial qui remplit les comparatifs de la presse. Choisir de photographier en argentique aujourd'hui, c'est laisser tout cela et choisir un boitier simple, un objectif standard et ne pas avoir à s'arrêter pour contempler le paysage sur un écran électronique de quelques centimètres de côté. Henri Cartier-Bresson ("En rit Cabré" disait Doisneau) a bâti toute sa carrière sur la triplette Leica, 50mm et Tri-X et sur la fluidité et la discrétion qui en découle. Doisneau et Boubat ont fait de même avec un Rolleiflex ou un Minolta, Plossu poursuit avec un Nikon Fm. Pourquoi ne pas tenter d'approcher cet idéal de sobriété technique qui laisse toute la place à un regard aigu ?
La photographie argentique, c'est au retour du voyage (donc après l'activité, sans interférer avec elle), accepter par le développement et les tirages de sacrifier à la matérialité du réel, à son épaisseur. C'est poursuivre sous le faible éclairage de la chambre noire le travail de la lumière. C'est aussi se livrer à une réflexion sur ce qui est passé, sur l'expérience, en triant, en retaillant, en choisissant...
Le plus simple, c'est pour un photographe déjà équipé de continuer à pratiquer sans trop se soucier des discours, un peu comme un cyclotouriste qui possède une bonne randonneuse peut continuer à l'entretenir et à en profiter.
Pour un photographe qui cherche à se lancer dans ce domaine, si l'achat du neuf est encore possible, il est hélas souvent coûteux (le matériel restant est plutôt haut de gamme). Mais quelques belles opportunités existent autour d'excellents boitiers revendus par ceux qui passent au numérique. C'est le bon moment de choisir un boitier de qualité, simple et sans fioritures, en petit comme en moyen format. Bonne occasion de remettre en circuit quelques beaux boitiers mécaniques de qualité, Nikon Fm, Olympus OM ou autres Rolleiflex bi-objectifs. Avec leur objectif standard de haute qualité, ils sont plus compacts (et autonomes) que bien des appareils modernes, et donneront de beaux tirages lisibles avec une paire d'yeux. Parce qu'en photo traditionnelle, un tirage sur papier baryté sera encore lisible dans bien des années sans sauvegardes périodiques, sans écran ni lecteur de DVD, sans électricité...
Publié par la Confrérie des 650 /// 8, rue Raymond Lefèvre 34200 SETE - FRANCE